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Les récents mouvements sociaux (gilets jaunes, Nuit Debout…) qui ont débuté par une grève et des manifestations se sont tous soldés par un cuisant échec ou du moins à une marginalisation et à une violente répression policière. Par ailleurs, les mesures de l’état d’urgence étant en vigueur dans le droit commun, les conditions de manifestation et de rassemblement se sont durcies.

Au CJL nous pensons qu’il est urgent de trouver de nouveaux modes d’action portés par la base, c’est à dire les salariés en dehors du cadre imposé par les syndicats et ce pour plusieurs raisons. Explications.

  • La grève fragilise et précarise les travailleurs

Trop peu de personnes en ont encore conscience, mais la grève entraine obligatoirement un retrait de salaire (ou une absence notée pour les étudiant.e.s et lycéen.e.s), ce qui peut gravement pénaliser les participant.e.s à un mouvement de grève. En effet, la perte de revenus a souvent tendance à renforcer le lien de subordination et la dépendance à l’employeur. Dans un contexte où la proportion de travailleurs précaires augment, où les salaires ont tendance à stagner tandis que le coût de la vie augmente, ceci n’est pas souhaitable.

  • Les travailleurs les plus précaires sont exclus de la grève alors qu’ils deviennent la norme

Les personnes aux difficultés financières, les artisans, les petits entrepreneurs et les salariés aux contrats courts ou à mi-temps avec de petits salaires ne peuvent tout simplement pas faire grève. Parce qu’ils risquent de se retrouver dans une situation financière critique ou de perdre trop de clients, ou encore de ne pas être renouvelés par leur employeur.

Dans un marché du travail très concurrentiel, ces travailleurs fragiles deviennent la norme, et même majoritaires, puisque depuis un certain nombre d’années déjà, les places dans la fonction publique se raréfient, et les embauches en CDI sont ultra-minoritaires (et souvent réservées à des personnes qui ne sont pas forcément sans emploi)[1] .

Ce qui signifie que non seulement ceux qui en ont le plus besoin ne peuvent plus revendiquer le respect de leurs droits sociaux, mais en plus le nombre de personnes pouvant exercer leur droit de grève baisse drastiquement.

A noter également que la théorie du ruissellement vers le bas (trickle down theory en anglais), consistant à supposer que les richesses des uns bénéficie aux autres plus pauvres, ne fonctionne pas non plus entre les travailleurs syndiqués en contrat durable et ceux plus précaires ; si la perte de droits sociaux impacte tout le monde, rien ne garantit que la protection des intérêts de ceux qui bénéficient encore d’un minimum de protection sociale permettra aux plus fragiles d’en tirer profit.

  • La grève ne permet presque plus l’inversion du rapport de forces

Si dans le passé, des grèves générales ont permis de grandes avancées sociales, aujourd’hui les disparités entre les travailleurs ne permettent plus une mobilisation massive et efficace.

En effet, comme nous l’avons expliqué plus haut, la majorité des travailleurs n’ont plus les moyens d’exercer librement et sans représailles leur droit de grève.

De plus, les patrons ont des moyens légaux de contourner, voire de briser une grève : bénévolat et heures supplémentaires des salariés non-grévistes, demande de tâches hors fiche de poste lorsque la polyvalence fait partie des compétences du salarié etc…

  • La grève et les manifestations impactent plus les usagers des services publics et les grévistes eux-mêmes que les dirigeants des grandes entreprises et du gouvernement

Les transports publics saturés limitent les déplacements de tout le monde et n’empêchent pas uniquement les usagers de travailler, mais aussi de vivre, de se soigner, de se rassembler, et de se déplacer pour subvenir à leurs besoins.

  • La répression des grèves et des manifestations est de plus en plus violente

Outre les violences policières réitérées à chaque mouvement social, il n’est pas rare que les travailleurs se retrouvent sanctionnés voire discriminés par leurs employeurs, avec très peu de moyens de recours pour se protéger. Il n’est pas rare non plus que les représentants syndicaux ou les initiateurs de mouvements sociaux se retrouvent intimidés et subissant des pressions de la part de leur hiérarchie pour dissuader toute forme de contestation de l’ordre établi ou des injustices.

  • Le traitement médiatique des mouvements sociaux actuels est catastrophique

La majorité des médias appartenant à des patrons du CAC 40, la couverture des mouvements sociaux ne peut logiquement pas aller à l’encontre des décisions et des projets de loi rédigés pour leurs propres intérêts. Bien qu’il existe de nombreuses exceptions parmi les journalistes (indépendants ou non), ils ne constituent pas un contre-pouvoir suffisamment fort pour assurer une couverture équitable des mouvements sociaux.

Ainsi, cette couverture biaisée renforce les divisions entre les différentes couches de travailleurs, et rend tôt ou tard le mouvement social impopulaire, ce qui contribue fortement à dépolitiser les premiers et premières concernées.

  • Les alternatives expérimentées dans d’autres pays ont déjà prouvé leur efficacité

Il existe d’autres modalités de mouvement social, comme ce qui se fait au Japon avec la grève de la gratuité. L’avantage de cette méthode, au-delà de la plus grande accessibilité pour les usagers du service public, c’est que 3 jours de grève suffisent généralement à faire céder la hiérarchie ou le gouvernement, puisqu’elle attaque directement au portefeuille des entreprises. Il devient donc très risqué sur le long terme pour les dirigeants de trop rogner sur les revendications des travailleurs.

Des secteurs fortement réglementés peuvent aussi avoir un fort impact en décidant d’appliquer leur libre arbitre protégé par la loi. A tire d’exemple, des pilotes peuvent décider d’annuler leurs vols en estimant que la sécurité n’est pas assurée, d’autres salariés peuvent décider de réduire leur cadence de production voir de ne plus assurer le rendement nécessaire à la rentabilité de l’activité.

Finalement, le bénéfice des grèves et des manifestations est désormais inférieur aux risques pris. Beaucoup de répression, peu de victoires. Il devient urgent de changer de modalités d’action dans les mouvements sociaux, pour une plus grande inclusivité, afin de cesser toute injonction stérile à la fameuse « convergence des luttes ».

Cependant, si l’exemple de la grève de la gratuité a déjà fait ses preuves à l’étranger, la méthode n’est pas sans risque, malgré ses bénéfices. Elle est interdite en France ; donc elle s’apparente à de la désobéissance civile, et il y a une possibilité de poursuite judiciaire et de révocation/licenciement pour faute professionnelle. Pourtant, des syndicalistes et parlementaires de tous bords politiques proposent cette solution comme compromis possible. Nous avons donc deux leviers à actionner ici : la désobéissance civile dans un premier temps pour alerter l’opinion publique, puis les actions de lobbying pour que des modèles de mouvements sociaux plus inclusifs ne soient plus criminalisés.  Dans un premier temps, nous pourrons commencer par des actions n’exposant pas le salarié : se présenter à son poste mais ralentir voire stopper l’activité, refuser toute tâche ne figurant pas sur sa fiche de poste, organiser des actions qui créent de la tension, de la nuisance, voire un blocage de l’activité, et qui frappent directement au portefeuille de l’employeur.